Le Mémorial de l’Holocauste, situé en plein cœur de Berlin à proximité de la Porte de Brandebourg, est un chef-d’œuvre incontestable. L’artiste qui en est l’auteur n’a pas cherché à en expliquer le sens, préférant laisser à chacun le loisir d’y trouver sa propre interprétation. Mais, ce qui est certain, c’est que personne ne peut rester indifférent face à cette immense place de 19 000 mètres carrés où sont disposés 2 711 stèles de béton gris anthracite que l’on croirait à première vue tous identiques.
En s’approchant du Mémorial, il est difficile de comprendre quel est le but de cet agencement assez morne. On ne voit que des rangés et des rangés de rectangles gris, tous identiques et parfaitement alignés les uns par rapport aux autres. Sommes-nous censé y pénétrer, en explorer l’intérieur, ou demeurer à la périphérie, le regarder de l’extérieur, tel un monument? Si on prends la chance de s’y aventurer, on constate peu à peu qu’aucune stèle n’a exactement la même taille. Doucement, timidement, on continue d’avancer, pour se rendre compte de l’immensité réelle de l’endroit. Sans que l’on s’en rende compte, nous sommes déjà enfoncé, oppressé par ses blocs de bétons, désormais deux fois plus grand qu’un être humain – Comment sont-il devenu aussi grand, alors qu’à l’entrée, ils nous arrivaient à peine aux genoux? De l’extérieur, ils semblaient tous de tailles à peu près égale, et la surface les supportant relativement plane. Mais à l’intérieur, le sol forme des vagues progressives, de plus en plus prononcées, accentuant le sentiment d’instabilité. Et alors que vous étiez persuadés d’avoir pénétré dans ce Mémorial au même moment que plusieurs autres personnes, vous vous retrouvez soudainement, au milieu de cette immensité grisâtre… complètement seul.
Sous les stèles de ce mémorial se trouve un petit musée dédié à la mémoire des Juifs victimes de la Shoah. Plutôt que de tenter d’expliquer l’inexplicable, le musé s’en tient à exposer crûment les faits, sans les entourer de détails inutiles. Une première salle rappelle les événements historiques qui ont précédé la solution finale, dont l’adoption de lois justifiant la ségrégation des Juifs d’Europe dans des ghettos, leur déportation et finalement leur extermination. Une deuxième salle expose des extraits de lettres et de carnets personnels, écrits avant ou après la déportation vers les camps de la mort, et dont l’identité des auteurs restera sans doute, pour la plupart, à jamais inconnue. Une troisième salle retrace le destin tragique de différentes familles juives en provenance de divers pays d’Europe. Enfin, juste avant la sortie, une dernière salle expose les statistiques de chacun de ces camps, ainsi que le total des disparus de chaque pays.
La salle prédominante de ce musée est la salle des noms, plongée dans la pénombre. Sur les murs nus s’affichent un à un les noms des Juifs exterminés par les nazis, tandis qu’une voix récite brièvement les circonstances de la vie et de la mort de cette personne, afin de redonner un visage et une individualité à ces millions de cadavres anonymes. Un visiteur devrait demeurer six ans et demi dans cette salle pour afin d’entendre la liste complète de chacune des victimes qui ont été identifiées. Et il n’aurait entendu qu’une fraction des noms de tous les disparus, le travail d’identification étant encore loin d’être terminé…
À la sortie du Mémorial, j’ai ressenti comme un grand vide. J’ai toutefois le sentiment que l’on a omis un aspect important de cette tragédie. Qu’est-il arrivé à ces gens qui ont survécu au massacre? À ces prisonniers qui ont été sauvés in extremis alors qu’ils étaient réduits à l’état de squelettes ambulants? Combien parmi eux ont réellement survécu aux chocs physiques et moraux qu’ils ont dû endurer? Quelle a été leur vie par la suite, hantée par ces événements et ces peurs? Ont-ils pu retrouver une certaine santé? Dans quelle mesure ont-ils pu réintégrer cette société qui avait fait vœu de les exterminer? Ont-il pu trouver une nouvelle terre d’accueil ailleurs, dans un autre pays? Ceux qui ont choisi de se rendre en Palestine/Israël ont-ils trouvé la Terre promise?
De plus, quel a été le sort des soldats qui ont participé à l’Holocauste? On a bien jugé et condamné quelques-uns des dirigeants qui ont conçu et ordonné la solution finale, mais qu’est-il arrivé à tous les simples soldats qui se contentaient d’exécuter les ordres, de gré ou de force, avec plaisir, indifférence ou dégoût? Peut-on réintégrer la société et reprendre la vie d’un citoyen ordinaire lorsque l’on a de telles exactions sur la conscience? Peut-on s’endormir la nuit sans revoir le visage des milliers de personnes que l’on a froidement fusillés ou gazés? Que peut-on faire pour expier pareil crime?
À quelques mètres du Mémorial de l’Holocauste se trouve l’emplacement du bunker où Hitler s’est suicidé à la fin de la guerre. L’endroit a été rasé et remplacé par un stationnement.